Eduardo Manet

Un Cubain à Paris

Prologue


C’est après un long entretien à la radio, où j’avais expliqué, une fois de plus, pourquoi j’ai choisi la France comme terre d’accueil et épousé la langue française pour écrire, que Jean-Luc Moreau m’a suggéré le sujet même de ce livre.
—Ton véritable exil en France a commencé en 1968, tu l’as évoqué dans un de tes livres, Mes années Cuba, que je considère comme un roman autobiographique. Par contre, tu as très peu parlé de ton premier séjour à Paris, de presque dix ans, entre la fin de l’année 1951 et le début de l’année 1960.
Nous avons poursuivi la conversation autour d’un café pour mieux envisager la forme que pourrait prendre ce projet.
J’avais vécu en France une décennie marquée par les guerres d’Indochine et d’Algérie. Ces deux événements dramatiques avaient un peu occulté ce qu’était la vie parisienne à cette époque.
La culture française était à son zénith. Les écrivains reconnus continuaient à publier beaucoup : François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Simone de Beauvoir… Parallèlement, on assistait à la naissance du « nouveau roman » et les noms de Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor, Claude Simon et d’autres suscitaient l’intérêt grandissant de la presse et des lecteurs.
Des auteurs dramatiques aussi célèbres que Paul Claudel, Henry de Montherlant, André Roussin, Jean Anouilh, remplissaient les grandes salles, tandis que les petits théâtres de la rive gauche montaient des auteurs inconnus, la plupart d’origine étrangère : Adamov, Arrabal, Beckett, Ionesco… Et la presse ne pouvait plus ignorer ces auteurs qu’on réunira sous le dénominateur commun de « théâtre de l’absurde ».
Le cinéma français se portait bien. René Clair, Jean Renoir étaient de retour en France après des expériences pas toujours heureuses aux États-Unis. Les grosses productions en cinémascope s’imposaient sur le marché européen, tandis que le grand vent de fraîcheur de la « nouvelle vague » menaçait de tout balayer avec Les Quatre Cents Coups de François Truffaut, Les Cousins de Claude Chabrol et À bout de souffle de Jean-Luc Godard.
— Tu as vécu cette époque, tu as côtoyé quelques acteurs de cette effervescence culturelle, pourquoi ne pas raconter tes souvenirs, tes expériences, tes rencontres… ?
C’est le mot de « promenade » qui m’a inspiré pour écrire ce texte conçu comme un livre de vagabondage dans le passé.