Camus, l'intouchable
PERSPECTIVE
La polémique a accompagné Camus pour ainsi dire toute sa vie, qu’elle a dynamisée peut-être, mais aussi en partie minée. Il l’a connue sous toutes ses formes, et à des degrés divers, comme journaliste engagé, mais également comme auteur contesté, même au moment de sa plus grande gloire, confirmée par le prix Nobel de littérature.
On ne retient en général que la controverse ayant abouti à la rupture avec Sartre, non tant en raison de ses motifs, pourtant essentiels, que du fait de son caractère dramatique. Le combat des idées a conduit les deux intellectuels alors les plus en vue à rompre leur amitié, ou ce que l’on avait cru tel.
À un article très critique sur L’Homme révolté, paru dans Les Temps modernes, la revue de Sartre, Camus n’a pas répondu en s’adressant à l’auteur, Francis Jeanson, mais à Sartre lui-même, au prétexte qu’il aurait cautionné ces attaques en les publiant. Au caractère délibérément officiel, impersonnel de la lettre de Camus, mais initiant par là même la rupture (« Monsieur le rédacteur en chef »), Sartre n’hésita pas, dans la sienne, à opposer des jugements personnels, au nom même de leur (ancienne) amitié. « Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des vérités entières. Le résultat c’est que vous êtes devenu la proie d’une morne démesure qui masque vos difficultés intérieures et que vous nommez, je crois, mesure méditerranéenne. Tôt ou tard, quelqu’un vous l’eût dit, autant que ce soit moi. »
Certaines des vérités que Sartre entend lui dire concernent son attitude par rapport à la critique. Il est certes facile au « rédacteur en chef » des Temps modernes de s’appuyer sur la lettre qu’il a personnellement reçue en guise de réponse à Jeanson. Ce refus de s’adresser à l’auteur même de l’article incriminé dénote d’ailleurs déjà la volonté de Camus de néantiser celui qui s’est permis de mettre en doute la valeur de son essai. « Votre but n’est-il pas de transformer votre critique en objet, en mort ? Vous parlez de lui, comme d’une soupière ou d’une mandoline, à lui jamais. » Or,
Sartre tient la plume du « rédacteur en chef », et il se croit en droit de reconnaître, dans les mauvais procédés qu’il a relevés dans cette lettre, la traduction d’une composante, qui lui est bien connue, de la personnalité même de Camus. « Vous était-il impossible de défendre votre thèse et de persister à la trouver juste tout en comprenant que l’autre la trouvât fausse ? Vous qui défendez le risque en histoire, pourquoi le refusez-vous en littérature, pourquoi faut-il que vous vous fassiez protéger par tout un univers de valeurs intangibles au lieu de combattre contre nous – ou avec nous – sans intervention céleste ? » Sartre dénonce une suffisance construite, se faisant passer pour une supériorité « de race », par laquelle Camus, non sans quelque usage de la terreur, ou tout au moins de la dissuasion, se rendrait intouchable. Ainsi l’auteur de
L’Homme révolté se refuse-t-il à débattre, à argumenter d’égal à égal, au motif que son propos est d’enseigner. « Mais dites-moi, Camus, par quel mystère ne peut-on discuter de vos œuvres sans ôter ses raisons de vivre à l’humanité ? Par quel miracle les objections que l’on vous fait se changent-elles sur l’heure en sacrilèges ? »
Sacrilège, l’article de Jeanson avait dû naturellement le paraître à Camus. Le jeune critique avait trouvé dans son essai de quoi prouver que « le Grand Prêtre de la morale absolue » ne pouvait désormais plus faire illusion, étonné lui-même de sa découverte, puisqu’il le croyait « tabou » ! Qu’il ait fondé en partie son jugement sur des différences ou des différends idéologiques n’engage après tout qu’à les étudier et à choisir éventuellement son camp. Mais Jeanson a aussi mis en doute l’honnêteté de Camus en tant que simple travailleur intellectuel, pourrait-on dire. Lectures non faites ou incomplètes, sources ignorées ou non contrôlées, tel est son diagnostic, sans oublier une certaine confusion, voire une indigence de la pensée. Sartre ne reprend pas vraiment à son compte ces reproches, mais ne comprend pas que Camus ne les ait pas au moins pris en considération. « Je ne dis point que cela soit, mais enfin, ne pouviez-vous pas envisager un seul instant que ce pût être ? Avez-vous si peur de la contestation ? Faut-il dévaloriser en hâte tous ceux qui vous regardent et n’acceptez-vous que les têtes courbées ? »
Puisque l’on peut désormais dire, semble-t-il, que Sartre ne s’est pas toujours trompé et que Camus n’a pas toujours eu raison, serait-il si stupide d’envisager que le premier pourrait ne pas avoir eu totalement tort en portant ces appréciations personnelles sur l’ami qui venait de rompre avec lui ? Bien sûr, il est toujours possible qu’il se soit pernicieusement servi de la connaissance publique de leur relation pour le salir, au prix de quelques indiscrétions mensongères. À tout le moins a-t-il pu interpréter de façon tendancieuse la lettre à laquelle il répond. Voilà donc qui mérite enquête.
Elle exige que l’on se détourne totalement de cette polémique-là pour étudier, par rapport à l’intouchabilité supposée de Camus, comment dans quelques autres il s’est comporté avec son contradicteur, et celuici avec lui.
Dans ce genre, ou bien cet « art » si particulier de la polémique, dont on sait bien que les « lois » ne sont pas toujours vertueuses, Camus a-t-il toujours su faire preuve de cette rigueur morale sur laquelle se fonde en grande partie sa réputation ? S’est-il toujours gardé de recourir au jugement d’autorité que sa stature lui permettait, en veillant à ce que son opposant ne se sente pas d’emblée mis dans une position d’infériorité ou superbement ignoré ? A-t-il réellement pris en compte les critiques formulées à son encontre, jusqu’à en suivre l’argumentation, ou n’y a-t-il vu que l’occasion, ou la nécessité, de réaffirmer ses thèses – incomprises, puisque soumises au doute ?
Méthodologiquement, on ne risque pas de l’apprendre en se contentant de lire les réponses à ses détracteurs, qu’il a de son côté publiées par la suite. Ce serait lui accorder a priori une confiance dont il s’agit précisément de vérifier le bien-fondé. Aussi faut-il tout au contraire confronter les textes des deux parties en présence, vérifier si une réponse est bien apportée à chaque critique avancée, apprécier son degré de pertinence, d’un côté comme de l’autre.
C’est à cette très gratifiante confrontation que nous invitons le lecteur dans nos deux premiers chapitres.
Les polémiques avec André Breton et Gaston Leval à propos de L’Homme révolté précèdent la rupture avec Sartre. Il importe de se rendre compte si le surréaliste et le libertaire expriment le même genre de critiques que lui, alors qu’il n’a pu les influencer. Les deux chapitres suivants sont consacrés à la résurgence de la polémique avec Breton, sans la participation de celuici ni de Camus, dans deux revues, l’une très proche du surréalisme, et l’autre bien plus proche encore.
Pourquoi s’y être intéressé ? Parce que, de la part de Breton, ou en tout cas du mouvement surréaliste, il pourrait s’agir là d’un changement de stratégie découlant directement de l’attitude de Camus au cours des échanges avec l’auteur de Nadja qui ont entraîné leur rupture.
Les textes étudiés dans les quatre premiers chapitres le sont extrêmement rarement, y compris ceux d’André Breton, plus souvent évoqués ou cités par bribes qu’analysés dans leur continuité. Dans les études sur L’Homme révolté, il est parfois fait référence, en note, à la série d’articles de Gaston Leval, pour généralement citer à leur propos une phrase de Camus qui en minimise la teneur. Quant au numéro de Soleil noir-Positions et à celui de La Rue, ils sont pratiquement passés sous silence. Il arrive que le premier soit évoqué, que l’on cite telle ou telle phrase de l’une ou l’autre de ses contributions, mais sans jamais rendre compte de leur spécificité. Un seul article a été jusqu’ici consacré au second, sans avoir, semble-t-il, suscité un grand mouvement d’intérêt ou de curiosité, malgré sa haute tenue.
Il est regrettable, et même assez incompréhensible, que ces textes ne soient pas pris en considération, avec d’autres d’ailleurs, comme représentatifs du débat sur la notion de « révolte », qui s’amplifie dans les années 1950.
Suscité ou renouvelé par L’Homme révolté, car il ne l’a pas attendu, ce débat a en tout cas été pratiquement occulté jusqu’à nos jours par le succès du livre. Analysant à eux tous presque la totalité de l’essai, ces textes peuvent en outre nous aider à infirmer ou à confirmer les jugements de Jeanson et de Sartre sur la déontologie de Camus, travailleur intellectuel. Ils devraient également nous indiquer si elle doit être mise ou non en relation avec son attitude générale à l’égard de la critique.
Si la polémique avec Sartre a abouti à une rupture, il en a été de même de celle avec Breton. Certes, il n’y avait jamais eu de réels liens d’amitié entre Camus et ce dernier, mais une entente plus que tacite, assez proche d’une alliance, sur la nécessité de défendre l’honnêteté intellectuelle et la liberté d’esprit, que chacun d’eux estimait incarnées (aussi) par l’autre. En ce sens, il avait existé entre eux une certaine complicité, voire une solidarité. C’est pourquoi leur polémique, ayant pris la forme d’un véritable feuilleton, n’a peut-être pas été moins dramatique que celle avec Sartre, bien que d’un tout autre caractère.
Si des personnalités telles que Sartre et Breton n’ont pas hésité à s’en prendre à Camus, malgré les liens qu’elles avaient pu entretenir avec lui et les vertus morales qu’elles lui avaient jusqu’alors reconnues, c’est que leur propre statut les a empêchées de se laisser impressionner par l’aura de l’auteur des Justes, dès que celui-ci, selon leur analyse, a transformé son exigence morale en une posture d’intouchable.
Mais comment d’autres, à l’autorité intellectuelle sans doute moins établie, en tout cas bien moins reconnue par le public, ont-elles pu polémiquer avec lui, passer outre la sorte de révérence qu’elles pensaient lui devoir, alors même qu’entre elles et lui existait ou une amitié, ou une complicité ? Et comment s’est-il comporté avec elles ?
C’est l’autre volet de notre enquête. Elle s’intéresse, dans les trois derniers chapitres, aux relations différemment exemplaires qu’ont pu entretenir avec lui Georges Bataille, Roland Barthes et Raymond Guérin.
Dans ses « Humeurs », ce dernier s’en prend peut-être moins à Camus qu’au public moutonnier l’ayant selon lui glorifié d’une manière abusive et rendu par là même intouchable.
Par la force des choses, ce livre remet au jour un certain nombre de critiques émises en leur temps contre Camus. Peut-être ne leur a-t-il pas bien ou complètement répondu. Peut-être n’ont-elles rien perdu de leur pertinence, malgré le temps écoulé. Sans remettre en cause la légitimité des hommages, il serait incompréhensible qu’on continue à ne pas les prendre en compte. Ce serait vraisemblablement une faute de les exclure du champ de réflexion actuel sur Camus, dont la perspective devrait être de le rendre à lui-même, de le désenclaver de son mythe.









